Marie Targer

Mitochondries, Filles du Roi et Huguenots

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L’ADN mitochondrial, dont on se sert pour tracer les migrations humaines, se transmet pratiquement inchangé de mère en fille, excepté quelques rares mutations. J’ai donc la même formulation, le même ADNmt que mes aïeules de lignée maternelle: ma mère, sa mère, et ainsi de suite.

Quand je remonte cette chaîne, la première à vivre en Nouvelle-France est Marie Targer, venue de La Rochelle.

Martin, Louise [dodécaïeule ou 11x arrière-grand-mère]
mère de Targer, Marie [undécaïeule ou 10x arrière-grand-mère]
mère de Royer, Marie-Anne [décaïeule ou 9x arrière-grand-mère]
mère de Alarie, Marie-Anne [nonaïeule ou 8x arrière-grand-mère]
mère de Janot, Angélique [octaïeule ou 7x arrière-grand-mère]
mère de Fagnan, Marie-Angélique-Charlotte [septaïeule ou 6x arrière-grand-mère]
mère de Piché, Madeleine [sextaïeule ou 5x arrière-grand-mère]
mère de Deschambault, Thérèse [quincaïeule ou 4x arrière-grand-mère]
mère de Piché, Philomène [quartaïeule ou 3x arrière-grand-mère]
mère de Marier, Elphire [trisaïeule ou arrière-arrière-grand-mère]
mère de Labelle, Exilia [bisaïeule ou arrière-grand-mère]
mère de *** [aïeule ou grand-mère]
mère de *** [mère]
mère de Lagacé, Sophie

Marie Targer est la fille d’un marin, Daniel Targer, et de Louise Martin (dont je partage évidemment l’ADNmt). Nous savons très peu sur ses parents, mais nous savons que Marie et sa sœur aînée Isabelle (ou Elisabeth, les deux prénoms étaient pratiquement interchangeables) étaient toutes deux huguenotes, donc il est raisonnable de penser que leurs parents étaient tous deux huguenots. Marie fut baptisée au temple calviniste de la Villeneuve à la Rochelle en 1634.

Temple calviniste de Villeneuve, La Rochelle, bâti en 1630 et démoli en 1685.

Les huguenots, ou protestants français, avaient d’abord tourné le dos à l’église de Rome et embrassé la théologie de Jean Calvin (ou plutôt Jehan Cauvin, avant la latinisation et re-francisation de son nom) au milieu du XVIième siècle. À l’époque, l’Église catholique était particulièrement vermoulue de corruption, alors même qu’émergeait une classe moyenne d’artisans, ouvriers spécialisés, marchands, etc. qui se montra réceptive aux réformes religieuses. Comme les croyances du peuple étaient toujours imposées par celles des souverains, les guerres de religion firent rage, déchirant la France jusqu’en 1598 lorsqu’Henri IV signa l’édit de Nantes.

Cet édit rétablit la plupart des droits des réformistes et instaura une certaine tolérance. De plus, il établit La Rochelle comme l’une de leurs quatre places fortes. Après la mort d’Henri IV les choses recommencèrent à décliner pour les huguenots, mais graduellement. En 1629 sous Louis XIII, les huguenots perdent leur droits aux places fortes. En 1654, Louis XIV est sacré roi à l’âge de quinze ans et dédie son règne au renforcement de la monarchie et à l’unification de la France sous son pouvoir. Les querelles religieuses n’incluaient pas que les protestants mais aussi plusieurs factions catholiques, toutes plus virulentes l’une que l’autre; Louis XIV veut les soumettre toutes: “Une foi, une loi, un roi”. De 1660 à 1685, les politiques royales se durcissent envers les huguenots, les juifs et les factions catholiques les plus rétives, tout en promouvant la conversion au catholicisme.

Durant la même période, la colonisation de la Nouvelle-France change de modèle: la Compagnie de la Nouvelle-France (aussi connue comme la Compagnie des Cent-Associés), qui avait le monopole de la colonisation depuis 1628, est dissoute en février 1663 par le roi, qui établit un Conseil souverain pour exercer autorité. La même année, sous l’intendant Colbert, les autorités royales recrutent des jeunes femmes, orphelines ou veuves, parmi les hôpitaux généraux et maison de charité pour aller se marier et produire famille en Nouvelle-France. Ces maisons, fondées en 1656 et financées par l’État, viennent en aide aux jeunes filles pauvres et sans soutien. Si elles acceptent l’offre, elles reçoivent une dot royale de 50 livres, transport outre-Atlantique en groupe accompagnées par des religieuses ou des femmes de bonne réputation, et l’aide nécessaire à s’établir une fois arrivées.

Le roi voulait un monopole catholique dans les colonies. Aussi tôt que 1628, la loi défendit aux huguenots d’émigrer en Nouvelle-France; et pourtant, les archives historiques montrent que bon nombre d’entre eux feront le voyage, y compris plusieurs comme Filles du Roi. Les huguenots devaient se convertir au catholicisme avant le départ ou dès l’arrivée. Il y avait généralement des baptêmes et confirmations de groupe à Percé, la première escale en Nouvelle-France.

Centres importants des protestants en France au XVIIesiècle © Musée du Désert

Les hauts-lieux du calvinisme incluaient entre autres les régions dont proviennent la majorité de mes ancêtres: Normandie, Poitou, Aunis, Saintonge et Loire. J’imagine qu’après un siècle de guerres religieuses et un climat de plus en plus menaçant, plusieurs personnes étaient prêtes à prendre une chance ailleurs quelques soient leurs croyances. Selon professeur Nelson-Martin, le recrutement de pionniers et pionnières pour la Nouvelle-France a délibérément visé ces régions et les huguenots.

Marie Targer fit partie du premier groupe d’environ 35 à 40 filles du Roi à arriver en Nouvelle-France, avec quelques autres jeunes femmes “de qualité” destinées aux officiers. Un tiers des jeunes filles étaient originaires de La Rochelle, y compris au moins une autre huguenote. Le navire, L’Aigle d’Or, prit départ de La Rochelle en mai 1663 et arriva à Québec le 22 septembre. La traversée fut difficile: 60 des passagers moururent en mer, 75 furent laissés à Terre-Neuve et les 159 autres qui débarquent à Québec (y compris au moins 34 des filles du Roi) tenaient à peine debout.

Isabelle, la soeur aînée de Marie, était déjà arrivée au pays quatre ans plus tôt comme fille à marier. À La Rochelle Isabelle avait épousé Simon Piat, aussi un huguenot. mais elle se retrouva bientôt veuve. Elle émigra alors et sitôt arrivée se remaria avec un autre huguenot, Mathurin Gerbert de Nantes. Ils s’établirent à Sainte-Famille sur l’Île d’Orléans et eurent sept enfants, mais Isabelle mourut avant février 1671, à seulement 37 ans.

Marie aussi se maria deux fois: une première fois le 9 octobre 1663 à Ste-Famille avec Jean Royer originaire de St-Cosme-de-Vair, aussi huguenot, avec qui elle s’établit à Château-Richer en face de l’Île d’Orléans sur la rive nord du fleuve, avant de retourner à Sainte-Famille deux ou trois ans plus tard; ils eurent sept enfants. Puis lorsqu’elle se trouva veuve elle se remaria rapidement (en février 1676) avec Robert Tourneroche, huguenot de Rouen, et eut sept autres enfants. Nous ne sommes pas sûrs de sa date de décès mais nous savons qu’elle eut lieu après le 9 mars 1712.

Quelque serment d’abjuration qu’elles aient dû prêter, les mariages subséquents des soeurs Targer suggèrent qu’elles restèrent huguenotes de coeur. Mais leurs enfants furent baptisés catholiques dans ce nouveau pays de religion monolithique. Je me demande si ces huguenots sub rosa eurent une influence durable sur la mentalité québécoise?


Mitochondriae, Filles du Roi, and Huguenots

(Here is the English version.) 

Mitochondrial DNA, which is used to trace human migrations, is passed on practically unaltered except for the rare mutation from mother to daughter. I therefore carry the same mtDNA as my ancestors along the maternal lineage: my mother. her mother, and so forth.

When I follow this chain back in time, my first great grandmother to live in New France was Marie Targer, come from La Rochelle.

Martin, Louise [eleventh great grandmother]
mother of Targer, Marie [tenth great grandmother]
mother of Royer, Marie-Anne [ninth great grandmother]
mother of Alarie, Marie-Anne [eighth great grandmother]
mother of Janot, Angélique [seventh great grandmother]
mother of Fagnan, Marie-Angélique-Charlotte [sixth great grandmother]
mother of Piché, Madeleine [fifth great grandmother]
mother of Deschambault, Thérèse [fourth great grandmother]
mother of Piché, Philomène [third great grandmother]
mother of Marier, Elphire [second great grandmother]
mother of Labelle, Exilia [great grandmother]
mother of *** [grandmother]
mother of *** [mother]
mother of Lagacé, Sophie

Marie Targer was the daughter of a sailor, Daniel Targer, and of Louise Martin (whose mtDNA I obviously share.) We know very little of them, but we do know that Marie and her older sister Isabelle (or Elisabeth, the two names were used interchangeably at the time) were both Huguenots, so it’s reasonable to think that their parents were as well. Marie was baptized at the Calvinist Temple of Villeneuve in La Rochelle in 1634.

Calvinist temple of Villeneuve, La Rochelle, built in 1630 and demolished in 1685.

Huguenots, or French protestants, first rejected the Church of Rome and embraced the theology of John Calvin (or rather Jehan Cauvin, his original French name) mid-16th century. At the time, the Catholic Church was particularly rotten with corruption, even as emerged a new middle class of artisans, specialized workers, merchants, etc. that proved receptive to religious reforms. Since the people’s beliefs were always imposed by the sovereigns, religious wars raged through the century, tearing France apart until 1598 when King Henri IV signed the edict of Nantes.

This edict restored most of the Reformists’ rights and instated a measure of tolerance. Moreover, it established La Rochelle as one of four remaining Calvinist strongholds. However, after the death of Henri IV things began to decline again for Huguenots. In 1629 under Louis XIII, Huguenots lose their rights to any strongholds. In 1654, Louis XIV is crowned king at the age of fifteen and dedicates his reign to bolstering the monarchy and unifying France under its might. Religious strife not only included Protestants but also several Catholic factions, all more extreme than one another; Louis XIV meant to bring them all to heel: “Une foi, une loi, un roi” (“One faith, one law, one king,”) Between 1660 and 1685, royal policies hardened towards Huguenots, Jews, and the most turbulent Catholic factions, while promoting conversion to Catholicism.

During the same period, the colonisation model of New France changes: the Compagnie de la Nouvelle-France (also known as the Company of One Hundred Associates), which had had the monopoly on colonisation since 1628, is dissolved in February 1663 by the King, who establishes a Sovereign Council to manage the colony. The same year, under Minister of State Colbert, royal authorities recruit young orphaned or widowed women from general hospitals and charity houses to go get married and start families in New France. These houses, founded in 1656 and financed by the State, helped penniless and supportless young women. If the women accepted the offer of emigration, they received a dowry of 50 livres from the King, transport across the Atlantic as a group and accompanied by nuns or women of good repute, and help getting settled once they arrived.

The King wanted a Catholic monopoly in the colonies. As early as 1628, Huguenots had been forbidden from emigrating to New France; yet historical archives show that many made the voyage, including several of these Filles du Roi (“King’s Daughters.”) Huguenots had to convert before departure or immediately upon arrival. There were generally group baptisms and confirmations at Percé, the first stop-over in New France.

Important protestant centers in France, 17th century © Musée du Désert

Areas where Calvinism was strong included the regions from which came most of my ancestors: Normandie, Poitou, Aunis, Saintonge, and Loire. I imagine that after a century of religious wars and an increasingly menacing political climate, many were ready to take a chance elsewhere, regardless of their creed. According to professor Nelson-Martin, colonist recruitment for New France deliberately targeted these regions and Huguenots.

Marie Targer was part of the first group of about 35-40 Filles du Roi to arrive in Nouvelle-France, along with a few other women “of quality” destined as wives for the colonial officers. A third of the young women were from La Rochelle, including at least one other Huguenot. The ship, L’Aigle d’Or, departed from La Rochelle in May 1663 and reached Québec on September 22. The crossing was difficult: 60 passengers died at sea, 75 were left in Newfoundland, and the remaining 159 who reached Québec (including at least 34 filles du Roi) could barely stand.

Isabelle, Marie’s elder sister, had already arrived four years earlier as a “marriageable woman.” In La Rochelle Isabelle had married Simon Piat, also a Huguenot, but she had soon found herself widowed. She then emigrated and as soon as she arrived in New France, remarried with another Huguenot, Mathurin Gerbert from Nantes. They settled in the village of Sainte-Famille on Île d’Orléans and had seven children but Isabelle died at only 37, some time before 1671.

Marie also married twice: first on October 9th 1663 in Sainte-Famille with Jean Royer from St-Cosme-de-Vair, also a Huguenot immigrant; they settled in Château-Richer across from Île d’Orléans on the north bank of the St. Laurence River, before returning to Sainte-Famille two or three years later. They had seven children together. Then when she found herself widowed, she quickly remarried (in February 1676) with Robert Tourneroche, a Huguenot immigrant from Rouen, and had seven more children with him. We don’t know the exact date of her death but we know it occurred after March 9th 1712.

Whatever oath of abjuration they might have had to give, the Targer sisters’ subsequent marriages suggest that they remained Huguenots at heart. But their children were baptized as Catholics in this new country under a monolithic religion. I wonder whether these underground Huguenots had a durable influence on the Québécois mentality?

2 thoughts on “Marie Targer

  1. Les deux soeurs Targer étaient huguenotes, mais leurs époux? Quelles sont vos sources à ce sujet? Isabelle et Marie comptent aussi parmi mes ancêtres, alors je suis curieux…

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